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Comment limiter l'Accès à la Psychotherapie en trois Actes: Acte 2


Acte 2 : la bêtise

Le contenu de ce texte est extrait d’un article publié dans la Revue Canadienne de Counseling et de Psychothérapie. Les lecteurs sont invités à se référer au texte intégral sur le site de la revue.

Le projet de loi 21 reconnait la compétence de plusieurs professionnels à offrir des services de psychothérapie, mais avec plusieurs conditions. Pour les non-psychologues et non-médecins, ces conditions incluent l’obligation d’être membre d’un ordre professionnel, l’obtention d’un diplôme de maitrise et la réussite d’un stage clinique de 600 heures et de 765 heures de cours, soit l’équivalent de 17 cours.

Selon la loi, ces cours doivent être de « niveau universitaire ». Or, comme il n’existe aucune définition de ce qui constitue véritablement un cours universitaire, l’Ordre des psychologues, qui gère le permis de psychothérapie au Québec, s’est affairé à déterminer en vertu de quels critères un cours offert à l’extérieur d’une université peut être considéré de « niveau universitaire ». Ils ont ainsi déterminé que pour qu’un cours soit jugé de niveau universitaire, il doit préparer le candidat à «résoudre des problèmes complexes et diversifiés qui exigent un esprit analytique et critique». Il doit aussi proposer des objectifs et un contenu pertinents, cohérents et exhaustifs, appuyés par des «références scientifiques et professionnelles appropriées», et être livré selon une «méthodologie d’enseignement appropriée».

En cherchant à développer ses procédures, l’Ordre des psychologues a par ailleurs remarqué que les universités rapportent souvent qu’il faut compter environ 2 heures de travail personnel par heure de cours. Et l’Ordre d’en conclure que pour qu’un cours soit de « niveau universitaire », il faut forcément, absolument, et sans exception que le candidat ait complété 2 heures de travail personnel pour chaque heure de cours, et qu’il en fasse la démonstration. Le législateur, contrairement à son habitude, n’aurait pas démontré son infinie sagesse en statuant qu’il fallait compléter 765 heures de formation pour obtenir le permis; il faut donc compter 2295 heures selon l’Ordre.

Les règlements universitaires soulignent effectivement qu’un étudiant peut s’attendre à compléter 2 heures de travail pour chaque heure de cours. Mais est-ce à dire qu’un cours universitaire qui n’exigerait pas au minimum ces 2 heures de travail ne serait pas… un cours universitaire? Dit autrement, faut-il interpréter un tel règlement universitaire comme faisant référence à un minimum de temps de travail qu’il faut consacrer à un cours, à une balise générale, ou encore à un maximum de temps de travail qu’un cours puisse exiger d’un étudiant? Vérification faite auprès de l’UQAM, l’UQO, l’U. de Montréal et McGill (l’UQTR semblait avoir de la difficulté à interpréter son règlement…), ce ratio n’est qu’une balise générale et ne doit d’aucune façon être interprété au sens strict. Dans deux cas, on soulignait que si une interprétation stricte devait être faite, ce serait plutôt dans le sens d’un maximum, non d’un minimum requis, ce afin de protéger les étudiants contre des charges de travail exagérées.

Mais pour l’Ordre, il faut ces heures et pour déterminer le nombre d’heures de travail  personnel, le comité comptabilise selon de savants algorithmes. Ainsi, si dans le cadre d’un cours vous avez lu 4 pages d’une méta-analyse, on vous accorde une heure de travail personnel. Mais si vous lisez un « textbook », alors il faudra lire 10 pages pour se voir reconnaitre une heure, ou encore 15 pages si vous lisez des notes de cours et 25 pages s’il s’agit d’un livre grand public, et ainsi de suite. Pour les travaux, c’est la même chose. Si vous rédigez un travail à l’ordinateur avec recherche documentaire, on vous accordera une heure par .5 page, mais seulement si cette demi-page est en 12 pts. Times New Roman à 1.5 interlignes. Sans recherche documentaire, il faudra plutôt rédiger une page, mais toujours à l’ordi puisque si vous rédigez le travail à la main, il vous faudra rédiger 1.5 pages à double interlignes (avec recherche documentaire) ou 3 pages (sans recherche documentaire). Ad nauseam.

La vie nous offre parfois des moments d’une ironie savoureuse. L’Ordre appuie sa méthode entre autres sur le Rapport de la Table d’analyse des techniciens en santé mentale, laissant entendre que les professionnels, contrairement aux techniciens, traitent des situations complexes qui nécessitent un esprit analytique et critique et une capacité de réflexion et d’intégration poussée. Apparemment, cette capacité de réflexion poussée se perd lorsqu’il s’agit d’étudier les candidatures au permis de psychothérapeute.

Dr. Martin Drapeau, psychologue
Université McGill

Le contenu de ce texte est extrait d’un article publié dans la Revue Canadienne de Counseling et de Psychothérapie. Les lecteurs sont invités à se référer au texte intégral sur le site de la revue.